J’ai écrit un article un peu trop long sur comment nationaliser Internet (en anglais) mais j’ai réalisé que je n’ai pas tant expliqué pourquoi.

Québec doit nationaliser Internet parce que le moment est venu d’investir dans un réseau public moins cher, plus juste et décentralisé. Cet ambitieux projet pourrait révolutionner l’architecture de nos réseaux et permettre une plus grande innovation, et peut-être même aider à réduire nos dépenses énergétiques.

  1. Bon moment
  2. Investir dans le futur
  3. Par justice
  4. Innovant
  5. Décentralisé
  6. Sauver le climat
  7. Mises à jour

Bon moment

La première raison de reconsidérer l’architecture du réseau au Québec, est que c’est le bon moment. Partout au Québec, les municipalités doivent progressivement remplacer tout le système d’égouts désuets et d’eau potable contaminés au plomb.

C’est une occasion unique d’installer un réseau de fibre optique. Ce n’est pas tous les jours qu’une ville ouvre tous ses soubassements. Il faut en profiter, maintenant.

Plus largement, beaucoup de nos réseaux sont encore basés sur du cuivre — les vieux systèmes téléphonique et de télévision câblée — et nous achevons une transition vers de la fibre optique. La question est : à qui appartiendra cette ressource critique ?

Investir dans le futur

Brancher tout le monde sur la fibre est un investissement, pas une dépense. Construire une infrastructure de fibre publique est un projet similaire à l’électrification du 20ᵉ siècle. Tout comme à cette époque nous pouvons choisir d’investir dans le privé ou dans le public, dans une technologie désuète (le cuivre) ou celle qui nous amènera dans le prochain millénaire (la fibre).

Présentement, nous choisissons d’investir dans le privé au profit de compagnies antiques basées sur réseaux de cuivre, surtout dans le “dernier mille”. Au lieu de ce banditisme, nous pourrions créer un réseau public qui serait ultimement générateur de revenus, tout comme Hydro-Québec l’est désormais.

Par justice

L’accès Internet n’est plus seulement un privilège, c’est un droit. Il faut par exemple avoir accès à Internet pour franchir la frontière canadienne, et de plus en plus de services migrent en ligne.

Présentement, l’accès internet est une forme de taxe privée, régressive. Cette situation défavorise davantage les pauvres, qui ne peuvent souvent pas se permettre de débourser 50-100$/mois pour accéder au réseau.

Établir un réseau public n’éliminerait pas complètement ces disparités, mais permettrait d’établir des critères plus justes pour permettre l’accès Internet, par exemple en offrant des tarifs dégressifs selon le revenu.

Innovant

Quand les gouvernements ont donné un milliard de dollars dans ces compagnies privées, ils ont établi un barème pour évaluer si les compagnies auraient fait leur travail. La barre de la “haute vitesse” a été mise assez basse : 50 mégabits par seconde. Or, ce niveau de service est disponible depuis plus d’une décennie, une éternité dans le domaine des technologies.

Nous avons donc payé une fortune pour un réseau désuet.

Si, à l’inverse, nous investissons dans un réseau de fibre optique, évolutif, il sera facile d’offrir des services plus performants à l’avenir. La municipalité de Chattanooga au Tennessee vient d’implanter un service 25 gigabit — c’est-à-dire 25 000 mégabits par seconde — soit 500 fois plus performant que le standard établi au Québec. Pour ce faire, la ville n’a pas eu à rouvrir des canalisations ou passer des nouveaux fils ; la fibre installée en 2010 était parfaitement suffisante.

De telles vitesses donnent le vertige, et on est en droit de se demander à quoi elle pourrait bien servir. Mais la venue du travail à distance a changé la donne : la vidéo-conférence, autrefois artefact de science-fiction, est maintenant dans la vie de tous les jours. Et bien que, par miracle, nos réseaux de cuivre arrivent à fournir à la demande, ce n’est pas sans compromis au niveau de la qualité du signal. Ultimement, on défavorise encore la participation des moins nantis, qui n’ont pas accès aux meilleurs signaux plus coûteuses.

Mais on pourrait aussi aller plus loin. Avec des vitesses passées le gigabit, il est possible d’héberger des services de tout genre à la maison. Normalement, ces services sont viables seulement dans un centre de données climatisés. J’en sais quelque chose, ayant co-fondé le Réseau Koumbit il y a près de 20 ans maintenant. Les coûts d’une telle opération sont prohibitifs et font que Koumbit est, à ce jour, un des rares hébergeurs indépendants encore en opération au Québec.

Tout le réseau est centralisé : la capacité est concentrée dans le centre-ville. En créant un réseau de fibre universel, tout point du réseau peut devenir un serveur. Ceci permettrait une plus saine compétition sur Internet, présentement dominé par les gros joueurs tels que Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft.

Décentralisé

Concrètement, un réseau public devrait être fédéré autour des municipalités et des MRCs, chacune ayant l’autonomie de gérer son propre réseau. Ceci éliminerait toute une classe de problèmes similaire à la coupure de service catastrophique de Rogers de juillet 2022, ayant affecté des clients d’un océan à l’autre.

Cette idée a priori peut être bizarre, mais c’est en fait la façon dont beaucoup de services publics opèrent. Les transports en commun, la collecte des ordures, la voirie, ces compétences sont généralement d’ordre municipal. Il devrait en être de même des télécommunications, dans la mesure bien sûr où le provincial puisse fournir des dorsales ou au moins les ressources financières pour interconnecter certaines régions éloignées…

À tout le moins, le réseau devrait être conçu avec une dorsale partagée, neutre. Quitte à ce qu’elle soit gérée par une compagnie privée. Présentement, les dorsales sont toutes gérées par les mêmes compagnies. Bell Canada, par exemple, offre des services Internet, mais aussi téléphonique, télévision, journaux, magazines, radios, tout en fournissant une dorsale pour d’autres fournisseurs Internet.

Sauver le climat

Un réseau centralisé comme celui d’Amazon et Google peut permettre des économies énergétiques, car les compagnies ont intérêt à optimiser les ressources pour réduire leurs coûts. Mais leur modèle d’affaire — souvent basé sur la gratuité – cache parfois les coûts réels de ces produits.

Ultimement, les gros centres de données mènent au gaspillage. La dissipation de chaleur est un énorme problème dans ce modèle, par exemple : la vague de chaleur de cet été a mené à des coupures de services nuagiques en Grande-Bretagne. Pire encore, la sur-utilisation de l’électricité par ces compagnies privées surcharge les réseaux électriques, à un tel point que certains quartiers de Londres ne peuvent plus construire pour adresser la crise du logement.

Il serait peut-être possible de concevoir un autre Internet, réellement décentralisé, où votre petit “routeur” pourrait aussi faire office de serveur pour vos contacts, photos, dossiers personnels, et, pourquoi pas, vous permettre de publier vos propres contenus en ligne.

Peut-être que, de cette façon, nous sauverions aussi des coûts écologiques, en économisant des frais de climatisation et en réutilisant des machines qui, la plupart du temps, ne servent pas à grand-chose à la maison.

Mises à jour

Cet article a été refusé au Devoir.

Nationalisé par la CAQ??

La CAQ, après l'élection de 2022, a commencé à faire du bruit pour financer le développement d'un réseau similaire à ce qui est proposé ici, sans bien sûr porter attribution de cette idée à moi ou Québec Solidaire, qui a un projet du genre dans son programme depuis 2018. Cet article du Devoir, en première page du journal du 2 novembre 2022, ne fait également pas mention de QS ou de mes idées précédentes, ce que je trouve fascinant.

À mon avis, ceci va dégénérer encore en une fuite de capitaux vers le privée, mais on ne sait jamais, je pourrais être agréablement surpris. En attendant, même si Ebox offre maintenant la fibre de Bell, je n'y ai toujours pas droit à Montréal.

Pas de service

Finalement, l'idée de passer par Musk et Starlink? ça marche pas si bien, en fin de compte... Plusieurs communautés se plaignent de retards et ratés selon la Presse. Dans cet article on apprend aussi que la subvention provinciale pour Starlink dure seulement deux ans, date après laquelle les clients sont censés payer le prix complet par eux-mêmes... Un bon moyen, finalement, de financer le développement de la clientèle de ce milliardaire!

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