Comment un petit groupe d'informaticiens et de journalistes font trembler les grandes puissances de ce monde.

Ceci est une version annotée de sources et agrémentée de vidéos et d'audio d'un article soumis à À Babord. La version finale originale est disponible à https://wikifarm.koumbit.net/anne/WikiLeaks. Les références aus sources sont notées par des crochets. À noter que ce texte a été rédigé à la mi-octobre 2010 et que, bien qu'il soit encore d'actualité, omet des développements majeurs qui se sont produits depuis.

Par Anne Goldenberg, chercheuse et Anarcat, hacker.

WikiLeaks est un site Web ouvert et anonyme, dont la mission est de donner une tribune aux victimes des « des régimes d'oppression » mais aussi des témoins de comportements suspects des gouvernements et grandes entreprises de ce monde.

Sous le slogan « We open governments », le site recueille principalement des textes d'analyse sociale et politique ainsi que des documents officiels, des rapports secrets, des bases de données et des faits bruts. Avec un tel mandat, la protection des sources est évidemment le premier des soucis. C'est en cela que le projet est soutenu avec ferveur par une communauté de cryptologues et de hackers, mais aussi de journalistes et de militants, afin d'offrir une protection maximale aux contributeurs de WikiLeaks.

WikiLeaks se présente d'abord comme un wiki, un site où tout le monde peut publier ou éditer des informations sans demander beaucoup de connaissances technologiques. Les participants peuvent publiquement discuter les documents, analyser leur crédibilité et collaborer à l'écriture d'articles d'analyses se basant sur le matériel collecté et le contexte socio-politique. Enfin, WikiLeaks s'est doté d'une politique éditoriale selon laquelle ne sont acceptés que les documents qui sont d'intérêt politique, diplomatique, historique et éthique.

Afin que les utilisateurs ne puissent pas être retraçés, le système utilise plusieurs types d'outils dont Freenet (pour le stockage distribué et anonyme des données) et Tor (pour l'anonymatisation de l'origine données)[8]. Il arrive ainsi fréquement que les informations proposées à WikiLeaks ne soient pas immédiatement publiés, à des fins de protections des utilisateurs, mais aussi de vérification de l'authenticité des documents.

La grande fuite et sa délation

Le site a été lancé en janvier 2007. Durant cette première année, WikiLeaks a rassemblé près 1,2 million de documents et n'a depuis cessé de provoquer des controverses industrielles et politiques. Parmi les fuites notables, notons celle des procédures de la baie de Guantánamo, un rapport sur des déchets toxiques déversés en Afrique, la vidéo d'un massacre de civils en Irak ou encore la publication de 91 000 documents militaires américains sur la guerre en Afghanistan.

Nous nous concentrerons plus particulièrement sur ces deux dernières fuites qui ont profondément mis dans l'embarras l'armée américaine et assuré une notoriété mondiale à WikiLeaks. Ces deux fuites ont été suivies de l'arrestation controversée du soldat Bradley Manning, supposément divulgateur des documents et du vidéo, sur la base de la dénonciation d'Adrian Lamo, un ancien "hacker" à qui le soldat se serait confié.

En avril 2010, WikiLeaks publie donc une vidéo, “Collateral Murder”, réalisée depuis une caméra embarquée sur un hélicoptère de l'armée américaine. Assez crue, la séquence rend compte des "meurtres collatéraux" de plusieurs civils et de deux journalistes de l'agence Reuters, sous les feux et rires des militaires. Les États-Unis avaient jusqu'ici nié leur implication dans cette attaque qui a eu lieu en juillet 2007 à Bagdhad.

En juin 2010, on apprend par ''Wired'' que Manning est arrêté par les services de sécurité américains. Lamo aurait décidé de dénoncer Manning au FBI quand celui-ci lui aurait confié avoir fait parvenir à WikiLeaks 260 000 communications diplomatiques. Le soldat aurait également confié à Lamo être à l'origine de la fuite de la fameuse vidéo de la bavure américaine en Irak. Les responsables de WikiLeaks assurent de leur part ne pas avoir reçu ces 260 000 documents classés et affirment ne pas être en mesure de confirmer si oui ou non Manning était à l'origine de la vidéo "puisqu'ils ne cherchent jamais à accéder aux informations personnelles de leurs sources".[2]

Juillet 2010, le Guardian, le New York Time et Der Spiegel s'associent aux efforts de WikiLeaks pour rendre public ''l'Afghan War Diary'', une compilation de 91 000 documents et communications des militaires américains en Afghanistan. Dénoncé par le gouvernement américain comme étant une menace à la sécurité des soldats en Afghanistan, ces documents seraient de preuves tangibles de crimes de guerres commises par les forces alliées, mais aussi de la dissimulation du nombre de victimes civiles et amies. WikiLeaks a également été la cible de critiques de la part d'ONG qui estiment que la publication de ces documents mettent en danger des personnes ayant collaboré avec les forces d'occupation. Inconscience de WikiLeaks ou manipulation politique et médiatique, que comprendre de cette controverse ?

La menace WikiLeaks : entre polémique et politique

Comment appréhender le statut de ''WikiLeaks''? Avons-nous affaire à un espace journalistique légitime, à une révolte sociale organisée ou simplement une bande de pirates en quête d'émotions fortes? Quelles sont les motivations qui ont amené Manning à avoir (supposément) communiqué ces informations ou même Lamo à l'avoir dénoncé ?

Il est clair que WikiLeaks dérange. Déjà en 2008, alors que WikiLeaks avait publié des documents portant sur une affaire de blanchiment d'argent impliquant la banque suisse Julius Bär, celle-ci avait intenté une action en justice contre le site , ce qui mena à la fermeture du nom de domaine wikileaks.org. Alors que le site n'était plus accessible, les techniciens ont rapidement constitué plusieurs mirroirs du site sur d'autres adresses. En mars 2008, le juge revint sur sa décision et autorisa non seulement le domaine à revenir en ligne, mais aussi WikiLeaks à maintenir disponibles les documents publiés.

Un peu plus tard la même année, WikiLeaks dévoilait un rapport confidentiel de l'agence de contre-espionnage de l'armée américaine documentant le fonctionnement du controversé site et les meilleurs moyens de le désamorcer. Le rapport supposait notamment que "l'identification, le renvoi et même la condamnation des personnes responsables des fuites pourraient [...] détruire [la réputation de WikiLeaks] et décourager d'autres personnes à prendre des actions similaires."

Le traitement du cas Manning

Bradley Manning, 22 ans, est un agent de renseignement recruté par l'armée américaine en octobre 2007. Il a été retrogradé au grade inférieur, officiellement pour s'être disputé avec l'un de ses compagnons. Certains journaux le présentent comme un "homosexuel frustré", perdu et isolé qui n'avait plus rien à perdre et se serait vengé de l'armée. Ces journaux ne cessent de faire mention de sa santé mentale, ses histoires de coeur, son histoire familiale difficile et les tensions qu'il vit par son engagement dans l'armée américaine, où l'homosexualité n'est toujours pas véritablement tolérée (''don't ask, don't tell''). Il faut bien trouver une raison à un tel acte "insensé" et l'échec personnel se vend mieux qu'une analyse rationalle. Si Manning est bien à l'origine de la fuite de ces documents, est-ce par dépit et faiblesse personnelle ou par intégrité et courage politique ?

On sait[5] que Manning avait tendance à vouloir enquêter sur les injustices et les affaires qui lui semblaient louches. Il aurait ainsi écrit dans ses conversations divulguées par Lamo, "Partout où il y a une présence [américaine], il y a un scandale diplomatique a révéler"[4]. Selon le Washington Post, il aurait confié que les documents secrets "dévoilaient comment l'occident exploite le tiers-monde, et ce en détail et depuis l'intérieur."[3]

WikiLeaks, figure médiatique majeure sur l'échiquier politique ?

Le "petit groupe de hackers et de journalistes" commence donc à faire de sérieuses vagues: le fondateur est pratiquement interdit d'entrée aux États-Unis et les fuites sont discutées jusque dans les plus hautes sphères du gouvernement américain. L'arrestation de Manning constitue un bon moyen de faire peur aux contributeurs de WikiLeaks et attaquer ses fondations. Finalement, tout ceci est exactement en ligne avec le plan de l'armée américaine: démontrer que les sources ne sont pas vraiment protégées par WikiLeaks et qu'elles risquent gros à vouloir collaborer à cet effort de dénonciation.[1]

Quand aux motivations de Lamo, elles restent floues: patriotisme aveugle? manipulation gouvernementale ? Le principal intéressé peine à l'expliquer lui-même et son intervention à la conférence HOPE (Hackers On Planet Earth) a suscité beaucoup de débats au sein de la communauté hacker.

Que WikiLeaks publie ces informations confidentielles est loin d'être anodin: c'est une attaque frontale à la tendance lourde des gouvernements et médias occidentaux à manipuler l'information au profit des corporations et des agendas militaristes.

Plus largement, il semblerait que l'Internet et certaines personnes derrière les rouages de nos dépendances électroniques sont en mesure de changer radicalement nos vies, nos sociétés et nos gouvernements. Cette poussée d'ouverture et de transparence est une menace pour la hiérarchie séculaire défendue par la bourgeoisie capitaliste moderne. Des attaques envers WikiLeaks à la censure de Wikipédia dans certain pays, en passant par la montée du créationnisme, ce sont les fondements de la science et de la liberté de la presse qui sont remis en question. Une bibliothèque à venir serait-elle interdite ?

Sources

Au vue de la controverse, les auteurs ont cru bon de documenter clairement la source de toutes les informations et citations exposées dans cet article.

  1. Ceci est également l'avis exprimé dans: Greenwald, Glenn (18 Juin 2010). "The strange and consequential case of Bradley Manning, Adrian Lamo and WikiLeaks". Salon.com. Retrieved 19 June 2010.
  2. Mey Stefan (17 Janvier 2010) Interview with Julian Assange, spokesperson of Wikileaks: Leak-o-nomy: The Economy of Wikileaks.
  3. Nakashima Ellen (June 10, 2010). "Messages from alleged leaker Bradley Manning portray him as despondent soldier". The Washington Post.
  4. Poulsen Kevin and Kim Zetter (June 6, 2010). "U.S. Intelligence Analyst Arrested in Wikileaks Video Probe". Wired.
  5. Poulsen Kevin et Kim Zetter, (June 10, 2010). "Suspected Wikileaks Source Described Crisis of Conscience Leading to Leaks"Wired.
  6. The Dominion (29 Septembre 2010) Canada, Afghanistan, and Wikileaks.
  7. Wikileaks. (15 Mars 2010.) "U.S. Intelligence planned to destroy WikiLeaks". Retrieved 7 July 2010.
  8. WikiLeaks. (16 Février 2008). What is Wikileaks? How does Wikileaks operate?". Archived from the original site on 16 February 2008 Retrieved 28 February 2008.

Timeline

Par manque d'espace, ce ''timeline'' n'a pas été inclus dans l'article, mais il peut apporter une vue révélatrice des incidents.

Documents audios et vidéos

Les deux présentations suivantes, tenues à HOPE en juillet 2010, permettent de comprendre certaines parties du mystère entre Lamo et Manning, ainsi que les buts et l'historiques de Wikileaks.

Commander en ligne

Notez que des vidéos de bien meilleure qualité peuvent être commandés en ligne sur le site de 2600 magazine. Les deux vidéos sont disponibles pour la modique somme de 5$, frais de transport en sus:

2600: The Hacker Quarterly est un magazine "hacker" qui existe depuis 1984. Les bénéfices de ces vidéos sont versés à 2600, qui organise à tous les deux ans la conférence HOPE. Votre contribution est appréciée.

Visionner ou écouter en ligne

Des ''bootlegs'' de ces présentations (un extrait dans le cas de Lammo) sont également disponibles sur Youtube. Les vidéos n'étant pas très bien accessibles sur le site, ils sont présentés en vrac ici.

Des enregistrements audio sont également disponibles.

Jacob Appelbaum, key note speaker, présente WikiLeaks à la conférence HOPE 2010

Informants: villans or heroes? Adrian Lamo, le délateur supposé de Manning, invité surprise à Hope 2010

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